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La psychanalyse après coup dans l'histoire

Si selon le mot de Freud., la sexualité des femmes constitue le "continent noir" de la psychanalyse, ne pourrait-on pas dire également que son inconscience historique sur les périodes de son institutionnalisation représente ses "années noires" ?
L'histoire de la diffusion de la psychanalyse en Europe commence véritablement au début des années vingt. On connaît le rôle décisif des diverses associations psychanalytiques nationales et celui, bureaucratique, de l'Association internationale de psychanalyse. Lieu d'orthodoxie, réseau financier, appareil de contrôle et d'exclusion des plus déviants, les écoles psychanalytiques se sont développées sur un rythme historique inverse de celui des principales révolutions sociales du XXe siècle.
Rares, il est vrai, sont les historiens de la psychanalyse qui ont cherché à mettre en rapport ses périodes de diffusion avec les mouvements historiques profonds selon lesquels cette diffusion s'accélérait ou se ralentissait; bien moins nombreux encore sont ceux qui ont appréhendé les causes de cette discontinuité de la diffusion de la psychanalyse selon les avancées et les reflux des tentatives révolutions communistes.
Or, en examinant de près les périodes de diffusion de la psychanalyse en Europe depuis les années vingt, il apparait que celle se réalise après l'apogée de mouvements révolutionnaires importants.
C'est le cas après le mouvement des Conseils ouvriers des années 1918-1920 en Allemagne et en Autriche; c'est aussi le cas après les mouvements radicaux des années soixante dans tous les pays occidentaux. Ces deux périodes témoins ne sont évidemment pas comparables du simple point de vue du nombre de personnes touchées par la psychanalyse. Dans les années vingt et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, seules de petites fractions de la bourgeoisie intellectuelle connaissent et pratiquent la psychanalyse. Dans les années qui suivent 1968 et jusqu'au milieu des années quatre-vingt, de larges fractions des classes moyennes "entrent en analyse" individuelle ou de groupe ou bien font référence à la psychanalyse et ceci dans un grand nombre de courants et d'Écoles.
La psychanalyse fait partie désormais de l'identité culturelle aliénée des classes moyennes et contribue alors notablement à leur mystification. L'institutionnalisation de la psychanalyse s'accomplie contre sa visée libératrice initiale. Cette histoire-là commence à être bien connue et ne s'applique d'ailleurs pas qu'à la seule psychanalyse.
Mais ce n'est pas une réflexion sur la dialectique du mouvement et de l'institution dans la psychanalyse que je propose ici. Cela a déjà été fait, et même bien fait, par la critique-en-acte de certains mouvements anti- institutionnels des années 60 (Basaglia en Italie, par exemple).
Il serait encore plus vain de vouloir réactualiser le vieux procès léniniste et stalinien sur la psychanalyse comme "science bourgeoise". L'histoire de ces dernières décennies a rendu son verdict à ce sujet ! La "découverte freudienne" a été et reste encore une révolution épistémologique et un bouleversement anthropologique incontestable. Ce qui est contestable, et ce qui a été justement contesté, c'est l'institution de la psychanalyse, son idéologisation comme véritable religion sociale des classes dominantes et d'une fraction notable des classes moyennes.
Certes, on ne peut dissocier le contenu théorico-pratique de la psychanalyse des formes sociales selon lesquelles elle s'est diffusée. Si l'institutionnalisation passée et contemporaine de la psychanalyse n'épuise pas ses virtualités émancipatrices, il n'en reste pas moins vrai qu'elle les a très largement altérées, voire anéanties.
L'institutionnalisation de la psychanalyse, sa "réussite" dans la société capitalisée, l'a conduit le plus souvent à s'accommoder de l'état existant des choses et du monde.
Cette contradiction centrale dans l'institution de la psychanalyse n'est reconnue comme telle que par un petit nombre de psychanalystes. La majorité d'entre eux évite cette question en la refoulant ou en la déniant (au sens freudien de verneinung). En situant l'essentiel du travail analytique sur "l'Autre-scène", celle de l'inconscient, la majorité des psychanalystes ne veulent pas voir les effets idéologiques et institutionnels de leur pratique.
Comme si, sous le fallacieux prétexte que l'inconscient n'a pas de temporalité historique, la pratique de la psychanalyse était protégée des déterminations comme des libres réalisations de chaque époque.
Affrontant délibérément cette contradiction de l'institution de la psychanalyse, Edouardo Colombo, analyste freudien libertaire écrit : "La surdétermination de la situation psychanalytique par la structure socio-institutionnelle, par les niveaux idéologiques inanalysés, parce que cachés dans le cadre de la pratique
ou méconnus dans la théorie, et par l'assimilation acritique de la théorie de la part de l'analysant, exige une réflexion critique sur notre pratique à travers la considération du statut de la réalité dans la théorie". Dans la même étude, il poursuit : "Récupérée au niveau du discours, la psychanalyse a réussi à s'imposer dans'un monde qui n'a pas été profondément transformé [1]".
E.Colombo a raison de mettre en question le concept de réalité dans la théorie psychanalytique. Cependant, même à supposer que cette critique théorique puisse aboutir à des résultats à partir de la seule pratique de la cure, cet objectif reste insuffisant pour commencer à dissoudre l'institution de la psychanalyse. Le cas de Lacan est exemplaire à cet égard. Après tout, Lacan, à sa manière — certes conservatrice parce que néostructuraliste — a fait avancer la critique du concept de réalité dans la théorie freudienne. Ce n'est pas pour autant qu'il a fait la critique socio-historique de la psychanalyse. Bien au contraire, en janvier 1980, lorsqu'il auto-dissout l'École freudienne de Paris — École dont il était le fondateur —, ce n'est que pour recréer une nouvelle École, épurée et encore plus sectaire, afin de perpétuer sa propre Cause.
Si "la psychanalyse a réussi à s'imposer dans un monde qui n'a pas été profondément transformé", comme le remarque justement E.Colombo, ce n'est pourtant pas comme il le pense, parce qu'elle a été "récupérée au niveau du discours", mais bien plutôt parce que sa pratique et son discours n'entraient plus en contradiction avec la nouvelle matérialité du monde d'après 1968.
La société capitalisée d'aujourd'hui s'accorde fort bien d'une pratique psychanalytique qui se généralise sous la forme abâtardie d'une psychologie du moi, qui contribue notablement à accentuer l'atomisation sociale et la particularisation des individus.
Pour l'individu socialement adapté des années 80, l'individuation, comprise selon les prétentions extrêmes de la psychanalyse comme une possible maturation du devenir-autre de l'être, se résume à une individualisation de son Moi. Je développerai quelque peu ce point plus loin. Il faut auparavant revenir sur "l'après-coup" de l'institutionnalisation de la psychanalyse par rapport aux Conseils Ouvriers des années 20.

Berlin, Vienne, 1918/1920: sur l'une et l'autre scène
Pourquoi le mouvement des Conseils ouvriers, issu de la décomposition rapide, mais pas totale, des bourgeoisies nationales au cours de la Première Guerre mondiale, ne s'est-il pas emparé de cet outil de libération qu'était, à l'époque, la psychanalyse, en le critiquant par sa pratique révolutionnaire, pourquoi ne l'a-t-il pas mis au service de ses aspirations historiques ?

Les raisons de cette non-rencontre sont à rechercher à la fois dans les contradictions internes et externes sur lesquelles le mouvement des Conseils a buté et dans les déterminations de classe de la psychanalyse et des psychanalystes à cette époque.
Au seuil du premier conflit mondial, la psychanalyse avait presque déjà réalisé l'essentiel de sa théorie ; elle n'avait pratiquement pas d'implantation clinique et restait très largement inconnue. Lorsqu'elle était connue dans quelques rares milieux médicaux et psychiatriques, elle était rejetée comme pratique et comme théorie.
À partir du centre fondateur Vienne, deux autres pays européens avaient vu se créer de très petits cercles de psychanalystes : la Suisse, dès 1904 avec Jung à Zurich, et l'Allemagne après 1908 avec Abraham. Le Second Congrès international de psychanalyse s'est réuni à Nuremberg en 1910. Jung est nommé président de l'Association internationale de psychanalyse (AIP), qui l'année suivante compte 106 membres. Même si, dès cette époque les écrits de Freud étaient diffusés, la psychanalyse comme institution de thérapie des névroses — et donc comme mode d'intervention politique sur le terrain de l'aliénation individuelle et collective — n'existe ni en Europe, ni aux États Unis d'Amérique.
On connaît — on devrait connaître ! — la montée rapide du mouvement des Conseils en Allemagne de 1917 à 1921, dont la Commune de Berlin et le programme de Spartakus constituent les temps forts. On connaît souvent moins bien les épisodes révolutionnaires et réformistes en Autriche à la même période. (Cf:Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers. Présentation et notes d'Yvon Bourdet, F.Maspéro,1977). Les victoires et surtout les limites et les échecs des Conseils ouvriers allemands et autrichiens après 1920 méritent une réflexion qui dépasse ici mon propos. Ce que j'en retiens par rapport à l'institution de la psychanalyse qui les a historiquement suivis, c'est qu'ils exprimaient une réponse générique à la nouvelle rationalisation du travail mis en place par le capital pour résoudre les contradictions quantitative de son développement.
La parcellisation du travail dans l'OST marque les débuts de la réification dans sa plus grande extension. La bourgeoisie sociale-démocrate et la bureaucratie léniniste ont d'ailleurs également réprimé les Conseils des années vingt, au nom de la reconnaissance et de la légitimation des syndicats.
À la négation généralisée de la subjectivité qu'a réalisé la taylorisation du travail et l'atomisation de la vie quotidienne, les Conseils des années vingt en Europe n'ont pu répondre qu'en termes de propriété, de gestion et d'organisation. Prisonniers de l'influence idéologique des partis sociaux-

démocrates et cherchant une alliance avec eux, ils n'ont pas pu mener à son terme la critique de la logique technique et financière du capital à cette période.
Pourtant., à l'intérieur du mouvement allemand, avait surgi une mise en question radicale de l'aliénation individuelle et collective : Dada. Le programme d'émancipation qualitative de la vie présentée par les dadaïstes en mai 1919 à Berlin[2] contient l'expression la plus fructueuse de la conscience des bouleversements exigés par l'époque. L'imagination critique de Dada au cœur du mouvement des Conseils ouvriers allemands (le 12 mars 1919, Baader et Huelsenbeck fondent un "Conseil des travailleurs non salariés : l'ARDUA") aurait-elle été portée à un degré pratique supérieur si la jonction avec la psychanalyse s'était faite? Le destin de l'institution de la psychanalyse n'aurait sans doute pas été celui qu'on sait, si la critique-en-acte de ce moment révolutionnaire s'en était occupé.
La retombée du mouvement des Conseils après 1921 laisse non critiquée la nouvelle morale sociale et sexuelle liée à cette nouvelle période du capital qui s'ouvre après la Première Guerre mondiale. C'est dans cet inachèvement historique de la critique des Conseils ouvriers dans l'Europe de 1920 que l'institution de la psychanalyse va, en partie, se réaliser.
Le même processus va se répéter, mais à une toute autre échelle quantitative, après les mouvements radicaux des années 60. Nous l'avons nommé l'égogestion ou le solipsisme autogestionnaire (Cf. La Cité des ego, pp.161-213).
Publié en italien dans la revue Volontà n°2, 1985, p.52-59. Milano. sous le titre "Il senno di poi della psicanalisi" Traduction de Luciano Lanza.
Edité en français dans La Cité des ego. L'impliqué 1987, p.83-91.
Notes
[1] Topique, n°13, mai 1974, p.72.
[2] Cf: Richard Huelsenbeck, En avant Dada. L'histoire du Dadaïsme, Allia.1983.

Jacques Guigou

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